Au grand jour, personne n’osait poser la question de rouvrir les cabinets. Quel embarras compte tenu que nul n’a véritablement admis ni compris les critères retenus pour justifier la fermeture des cabinets. Une fermeture qui s’est faite collectivement : un Ordre qui le demande sans disposer de la compétence d’ordonner une telle restriction, un Gouvernement qui n’a pris aucune décision, ni de fermeture administrative ni de réfutation de la décision ordinale, des patients qui ont décommandé massivement leurs rendez-vous, des professionnels qui ont eu peur, des élus qui ont menacé de poursuites disciplinaires les confrères qui continuaient à travailler, des kinésithérapeutes en incapacité de se procurer des protections individuelles.

Une responsabilité collective qui a fait oublier de se poser une question essentielle : quelle est la place du kinésithérapeute dans le système de santé et quelles sont ses modalités d’exercice qui étaient attendues de nous au cours de cette crise ?

Profession réglementée, dotée d’un Code de déontologie, notre profession avait toutes les armes pour y répondre, contrairement aux cafetiers, coiffeurs ou boutiquiers. Des armes dont dispose toute la profession, indépendamment des modes d’exercice, que l’on soit salarié ou libéral. Ces armes sont des devoirs et des droits : indépendance professionnelle, droit à ne pas répondre à une demande de soins, devoir de ne faire courir aucun risque injustifié au patient, devoir au respect des règles d’hygiène et obligation de ne réaliser que les actes utiles et nécessaires pour le patient.
Des devoirs comme des droits immuables dont tout usager doit pouvoir bénéficier en temps normal comme en cas de crise sanitaire.

La question fondamentale n’est pas de savoir si un cabinet doit, aujourd’hui, être fermé ou ouvrir. Les questions qui se posent à tout kinésithérapeute devraient être

  • de savoir si, dans son hôpital, son centre de rééducation, dans son cabinet ou au domicile de ses patients, le kinésithérapeute peut assurer les règles d’hygiènes qui sont recommandées par l’autorité compétente en la matière : la Haute autorité de santé ?
  • de savoir si, pour chaque patient, il existe une nécessité immédiate de soins au regard du risque qui, malgré le respect des règles d’hygiène édictées, pourrait être encouru par le patient comme par le praticien, et ce indépendamment du lieu envisagé de ces soins ?

Le Gouvernement n’a jamais répondu à ces questions. S’il l’avait fait par la négative, il aurait ajouté, à la suite des établissements fermés administrativement, des cafés, des cinémas et des coiffeurs, les cabinets de kinésithérapie et les services de rééducation fonctionnelle. Il ne l’a pas fait car les kinésithérapeutes disposent de règles professionnelles. Parce que pour chaque situation, les kinésithérapeutes disposaient d’un arsenal déontologique pour protéger leurs patients, se protéger eux-mêmes et leurs proches. Il ne l’a pas fait car il estimait que les kinésithérapeutes avaient mission de soigner, activité que nul n’entendait limiter, au même titre que l’alimentation ou la salubrité publique. Il ne l’a pas fait car il estimait que les kinésithérapeutes étaient responsables.

Mais leur responsabilité individuelle a été méprisée. Rien n’a été fait pour aider les kinésithérapeutes à faire usage de leurs règles professionnelles afin de répondre à des situations diverses. Les praticiens n’ont pas été invités à appliquer le Code de déontologie ; l’Ordre l’a appliqué pour eux, collectivement. Il les a dépossédés de ces règles.

Comment imaginer présenter la profession comme responsable si on prive ses membres de faire usage de cette responsabilité ? Quel avenir pour ceux qui espèrent plus de reconnaissance, d’avantage de responsabilités ?

Texte reçu le 21/04/2020