Nos organisations professionnelles ordinales et syndicales ont œuvées frénétiquement ces dernières semaines pour que la kinésithérapie ne soit pas exclue du télé-soin.
En effet, dès le début de la crise liée au Covid-19 et alors que les dispositions réglementaires étaient prises au bénéfice des seuls infirmiers et orthophonistes, il aura fallu un mois de tractations effrénées pour obtenir l’arrêté salvateur censé voler au secours des kinés et de leurs patients abandonnés.

Est-ce la pénurie de masques et de SHA qui a provoqué les recommandations drastiques du conseil national de l’ordre sur la fermeture des cabinets ? Toujours est-il que cette mesure réglementaire dérogatoire (c’est à dire limitée à la durée de la crise) est présentée comme une alternative à nos problèmes : la possibilité de pouvoir pratiquer un acte de soin à distance à l’aide d’outils numériques validés par le ministère.
Ce que certains pratiquent depuis longtemps à titre gracieux et complémentairement à leurs actes (appels téléphoniques, vidéos, entretiens par messages électroniques) deviennent le temps de ces événements sanitaires des actes cotables et soumis à remboursement, donc aussi à certaines contraintes.

Pour l’Ordre et les syndicats, qui ont appelé de leurs vœux ce progrès au sens de la conversion numérique de la kinésithérapie, c’est incontestablement une victoire politique, partielle certes, mais qu’ils espèrent bien transformer en acquis, après l’épidémie au Covid-19.

Mais qu’en est-il réellement pour les kinés ?
Reçoivent-ils cette solution, quand leur activité est mise à mal, comme pouvant les réintégrer dans ce système de soins de crise ? La télé-kinésithérapie répondra-t-elle à l’urgence des soins kinés qui ont été stoppés nets ?
Rappelons qu’après le 11 mars pour les EHPAD et le 17 mars pour les cabinets, ce sont les personnes fragiles et âgées qui ont majoritairement fait les frais de cet absence de soins : perte d’autonomie, chutes, admission aux urgences vasculaires et traumatologiques.
La complexité de l’adaptation numérique pour cette population oblige quasi-systématiquement une tierce-personne pour mettre en œuvre ses systèmes techniques et participer à ces soins.
N’oublions pas aussi que l’organisation temporelle de ces séances qui nécessite mise en place et calme sont rendues difficiles par les contraintes horaires des autres professionnels intervenants qui vont restreindre les plages d’intervention.

L’exemple des médecins généralistes démontre qu’une consultation à distance, si elle limite les risques de contamination, nécessite 30% d’investissement supplémentaire en temps. Les aléas de connexion, les inégalités numériques, augmentent considérablement la durée des télé-visites.

Il faudra rajouter pour les kinés, les difficultés inhérentes au cadrage, à l’éclairage, à la définition de l’image dont les qualités sont indissociables de la lecture du mouvement qui conditionne notre action thérapeutique.
Alors que nous espérons être à la veille de la réouverture de nos cabinets dans des conditions qui s’annoncent difficiles, nous projetons déjà d’être en mesure d’évaluer dans un mois le bienfondé de cette évolution mise en place pour quelques semaines, si l’on en croit les messages politiques relayés par les médias professionnels.

Les journalistes d’information généraliste s’amusent de cet arrêté qui supprime, coupe les bras de ses masseurs à travers leurs reportages brefs mais incisifs. Redevenir le gymnaste médical des années 50 : « tenez-vous droit, rentrez le ventre, bombez le torse ! » ne sera-t-il pas vécu comme une involution ? Le privilège du contact humain, de la relation singulière kiné-patient, survivra-t-elle à cette amputation numérique ?
Nous le saurons rapidement si, en effet, la validation définitive de cet acte à distance se fait après une évaluation concluante par la profession et les tutelles. Mais nous, kinés du terrain, serons-nous consultés ?